Crazy Betty


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J’attends Betty, rencontrée sur Gayvox. Elle m’a donné rendez-vous dans ce pub assez classe de Saint-Germain-des-Prés. En l’attendant, je commande un Hemingway spécial sur la carte. Un truc plutôt costaud à base de rhum, de citron, de pamplemousse et de marasquin. Je l’ai choisi pour son nom qui me fait automatiquement penser à Scott Fitzgerald. Je demande au barman s’il existe une boisson baptisée ainsi… Non. C’est pourtant évocateur comme nom de cocktail : un Dry Fitzgerald ou un Crazy Zelda, si possible à base de Gin et qui me laisserait hagarde, au bord du gouffre, avec des confettis plein les cheveux…
Betty me tape sur l’épaule. « Oui, c’est bien moi Carson. » Ce soir, j’ai sorti mon avatar intello, celui qui porte le prénom de l’écrivaine McCullers. Même s’il n’y a que moi qui pige l’allusion, ça me donne une contenance.
J’observe Betty qui commande une vodka. Avec son tailleur noir, ses hauts talons et sa coupe au carré, on dirait un peu Sadie, l’agente immobilière dans la série Lip Service. Elle a un nez un peu grand, busqué et des cils tellement longs qu’ils doivent être faux. Elle vide son verre d’un trait et en commande un deuxième. « Oui, j’en prendrai aussi un autre. ». Elle allume son e-clope et lance un jet de fumée bleue qui me caresse la joue comme une promesse… ou une menace. Son regard noir ne se pose jamais longtemps, il flirte avec tout et ne se contente de rien. Betty est complètement défoncée. J’hésite un peu avant de la suivre chez elle mais l’alcool balaye mes inquiétudes. Dans le taxi, j’envoie quand même un SMS à Mafalda, au cas où.
Betty est Directrice commerciale. J’ai réussi à lui tirer quelques mots avant qu’elle sniffe goulûment sa coke et qu’elle m’entraîne dans un immense lit défait. « On s’en fout de ma vie, viens ! »
Je la laisse mener la danse. Peu importe, je suis trop pétée pour diriger quoi que ce soit. Elle me fait descendre sur son corps lisse, pâle, un peu trop parfumé. Mes lèvres entrouvrent les siennes. Son sexe affamé aspire ma langue. Ses longs doigts, araignées maigres et blanches, s’enchevêtrent dans mes cheveux. Je remonte à la surface et je me perds dans les draps mous.
Betty me rattrape, se colle à moi et se finit en chevauchant ma jambe. Elle se laisse tomber à mes côtés et s’endort. J’observe son corps, mince et musclé.
Elle doit passer des heures à courir sur un tapis dans ces espaces fitness où galopent à blanc tout un tas de traders surexcités. Je pose une main légère sur le triangle en poils roses de son pubis. C’est la première fois que je vois cette teinture Downstairs Dye en vrai. Plutôt joli. Je sors péniblement du lit, ma tête tourne mais je ne veux pas dormir dans cet appart’. Je récupère mes affaires et je me rhabille. Avant de partir, je prends une photo à l’arrache, avec mon téléphone. Dans le taxi qui me ramène, je regarde la photo et je sursaute: Betty a les yeux grands ouverts et me fixe d’un air mauvais. C’est le seul moment de la soirée où j’ai capté son regard et il me fait froid dans le dos…

Nouvelle “Crazy Betty” de Shane Zooey sélectionnée pour le prix Printemps 2014 de Short Edition.