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Quand j’étais Jessica Jones – MH Branciard – Trophée Anonym’Us

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QUAND J’ÉTAIS JESSICA JONES

Je me réveille, il fait nuit. Une lune édentée ricane entre les barreaux. Des portes claquent au bout du couloir. J’attrape l’iPod et j’envoie Metallica exterminer leurs sales bruits.

J’ai encore rêvé. Dès que je m’endors, la scène se reproduit à l’infini. Je me vois dans le miroir de ce faux Saloon, encore plus pâle que dans la vraie vie, mes longs cheveux noirs lâchés, le regard sombre, un rouge à lèvre trop rouge, trop épais, comme mis à l’arrache. J’ai toujours les mêmes fringues : un perf qui a vu toutes les guerres depuis Blitzkrieg Bop des Ramones, un jean, des bottes de motard. Mon armure trouée mais qui me protège un peu. Bobby règle un des projos, il me fait signe d’avancer. Il a de larges épaules, une tête ronde, un sourire gourmand. Il me regarde comme une friandise, me fait rouler un instant dans ses yeux et je sens le rouge à lèvres fondre à distance. Derrière lui Power Girl, Miss Hulk, Wonder Woman, Bat Girl et Super Jaimie attendent leur tour. Elles vont perdre et je vais gagner, comme à chaque fois. À part Cat Woman qui me fait un peu d’ombre, les autres ont du mal à tenir la distance. Derrière la caméra Norman se la joue. Super Nono, le producteur de cette belle émission, dans son costard sur mesure qui n’arrive pas à masquer son gros derrière et ses jambes trop courtes.

J’ouvre les yeux : retour brutal à la réalité. Un jogging gris informe pendouille sur une chaise en attendant mon réveil. L’ignorer… pour quelques heures. Si un jour je m’en sors, je ne mettrais plus jamais de survêtement. Au moins dans mes rêves, je retrouve mes fringues de Jessica Jones, celles qui ont fait de moi l’actrice la plus courtisée du PAF. Du moins, c’est ce que je croyais…

J’ai toujours rêvé d’être une actrice. Enfin non… ça a débuté un été pluvieux dans le Limousin quand j’avais une quinzaine d’années. Abandonnée chez ma grand-mère le temps des vacances, j’ai découvert un stock de vieilles cassettes vidéo dans l’ancienne chambre de mon père. C’est là, dans cette piaule à l’odeur de moisi que j’ai pris ma première claque : Mauvais sang. Plus rien d’autre n’avait d’importance. J’étais Alex, électrique, folle amoureuse, je courais à perdre haleine en gesticulant sur Modern Love et la caméra pouvait à peine me suivre. C’est dans cette vie-là que je voulais habiter. J’ai savouré chaque film. Je me repassais certaines scènes pour apprendre les dialogues par cœur ou juste pour le plaisir. Out of Africa, je crois que je l’ai vu dix fois. J’aurais voulu éjecter Meryl Streep et m’installer pour toujours avec Redford dans son petit avion. On aurait baisé là haut, intensément, en traçant des loopings parfaits dans les ciels africains.

À partir de là, j’ai tout donné pour réussir. J’ai décroché mon bac de justesse et j’ai tout de suite enchaîné les boulots pouraves : ménages à l’aube dans les bureaux de La Défense, serveuse dans des bars de nuit et dans des fast-foods, testeuse de produits, téléprospectrice pour vendre des assurances ou des crédits… Tout ça pour me présenter à des castings la journée et me payer des cours de comédie. J’avais une pêche d’enfer.
C’est à cette époque que j’ai rencontré Fred. Il était mon chef à l’agence de télémarketing. Il était cool par rapport aux autres chefaillons qui en avaient bavé pour devenir superviseurs et qui se vengeaient sur le petit personnel. Et puis il était joli, grand, mince, blond, aussi sexy que Brad Pitt. Je pouvais pas résister. On a eu Nils assez vite, c’était pas du tout programmé. On s’est mariés quelques années plus tard, comme des cons. On s’aimait pas assez mais on a cru que cette petite merveille de gosse nous souderait. Tu parles !
J’ai tenu des années, à courir après de grands rôles que je n’obtenais jamais. Mais je lâchais rien. Je faisais de la boxe française, je courais et je nageais dès que je pouvais. J’étais une bombe. Et puis… et puis les petits rôles encourageants, mais terriblement frustrants se sont enchaînés : la fille bien foutue, à peine floue, qui passe dans la rue derrière Sophie Marceau et Lambert Wilson, l’infirmière pressée qui donne un peu de réalité au décor d’hôpital… Je recevais aussi pas mal de propositions pour faire des pubs. J’ai même eu mon heure de gloire avec Findus, un spot où je donnais la réplique à Valérie Lemercier. J’étais toujours à deux doigts de réussir.
Avec Fred c’était l’enfer. Il me reprochait de ne pas raccrocher. D’après lui, j’aurais dû me résigner, faire une croix sur ce métier. Il me prédisait un avenir de rêve dans la téléprospection et il comptait bien me pistonner pour que je passe superviseuse de centre d’appels. Ça me permettrait d’avoir des horaires réguliers et de m’occuper enfin de ma famille. J’en bavais d’impatience.
On a divorcé et il a eu la garde de Nils. Ce qui était logique, c’est lui qui s’en occupait le mieux. J’ai fait passer ma carrière avant mon gosse. Je m’en veux pour ça et je m’en voudrais sans doute toute ma vie, mais ça faisait trop longtemps que je galérais pour décrocher un rôle intéressant. Je pouvais pas renoncer, pas encore…
C’est plus tard que j’ai commencé à picoler et à prendre des trucs. Quand j’ai senti au fond de moi-même que c’était cuit. Je continuais à faire du sport et à m’entretenir mais je craquais de plus en plus sur l’alcool et sur la coke. Je traînais avec Sofia et Marilyn, deux autres reines de la figuration. On se retrouvait de castings en castings et on allait ensuite noyer nos déceptions dans les bars où il était soi-disant bien de se montrer.
Je voyais souvent Nils, les mercredis, pendant les vacances scolaires et un week-end sur deux. On se marrait bien. Je lui ai offert une guitare électrique pour ses dix ans et un pote musicos venait lui donner des leçons. Je l’entendais massacrer I can’t get No en boucle et même si je me plaignais pour la forme, j’adorais ça. On allait souvent au ciné. Avec mon job je récupérais plein de places pour des avant-premières. Ça se passait plutôt bien entre nous mais son père n’appréciait pas trop « la vie de bohème » que je lui faisais mener. Pfffffff… La vie de bohème ! Même Aznavour devait plus parler comme ça…

J’ai postulé à Marvel Story grâce à une petite annonce affichée dans l’entrée du club de boxe. J’ai fait ça pour rigoler. Enfin je sais pas trop… je commençais déjà à pas mal dérailler à cette époque. J’ai été retenue et j’ai signé dès que j’ai su que j’aurai le rôle de Jessica Jones. J’étais sacrément fière de reprendre le personnage joué par Krysten Ritter. Au début, j’ai pensé qu’ils m’avaient choisie pour mon corps de rêve et ma condition physique. J’ai vite déchanté en découvrant le reste de la troupe, une bande d’actrices sur le retour mais suffisamment en forme pour rentrer dans les costumes et enchaîner les épreuves sans trop en baver.
On s’entraînait la semaine et l’émission avait lieu chaque samedi soir. Escalade, tir, courses de voiture, catch… Mon kif c’était les duels de grimpe. Je gagnais à chaque fois, même face à Spider Woman. Normal, j’avais passé des années à faire du sport et à me muscler. Même si l’alcool et la dope avaient commencé à faire des dégâts, j’avais encore de beaux restes.
Ce que je détestais, c’était le tournage de la vie quotidienne. On était obligé de s’y soumettre deux heures par jour. Le public voulait voir qui se cachait derrière les masques et les costumes des superhéroïnes. J’osais à peine imaginer comment Nils allait réagir en découvrant sa mère à la télé… Je savais à peu près ce qui était diffusé. On nous avait confisqué nos smartphones (difficile de refuser une fois le contrat signé) mais on nous passait les émissions chaque dimanche matin pour le traditionnel débriefing. Après on buvait un coup, on trinquait à nos exploits. C’était le meilleur moment, quand j’ai vraiment cru que ce jeu allait me propulser au sommet du box-office.

Aujourd’hui je ne grimpe plus. Le dernier duel m’a été fatal. Une prise qui a lâché alors qu’aucun assurage n’avait été mis en place. C’est vrai qu’on était des superhéroïnes, rien ne pouvait nous arriver… J’ai atterri cinq mètres plus bas et je me suis fracturé les talons et explosé le genou droit. Six semaines d’hosto et des mois de rééducation, pas de mutuelle, la boite de prod’ a fait faillite et Norman a disparu de la circulation. À part le misérable salaire qui nous était versé les premiers mois de l’émission, on a rien eu. Envolées les primes et les promesses.
Dès qu’on a pu sortir du bunker dans lequel on nous avait isolées, on a compris l’arnaque. L’émission qu’on nous diffusait le dimanche était largement bidonnée pour qu’on accepte de continuer. Marvel Story nous faisait tout simplement passer pour des putes. Le compte-rendu des épreuves sportives était réduit à son strict minimum alors que nos repas, nos moments de repos et nos interviews étaient filmés sous toutes les coutures. Tout avait été systématiquement coupé et remonté pour qu’aucune de nous n’échappe aux scénarios dégueulasses imaginés par Norman. Mais le pire a été d’apprendre que des caméras avaient été planquées un peu partout, surtout dans les chambres et les salles de bain. J’ai aussitôt compris pourquoi Bobby et les autres techniciens étaient aussi canon. C’était des acteurs payés par Norman pour jouer des scènes clandestines que ce porc diffusait et vendait sur Internet. Bon, ce qui me console un peu c’est que j’ai vraiment pris mon pied avec Bobby…
J’ai pratiquement tout perdu dans cette histoire. Nils ne veut plus me répondre au téléphone et je ne marcherai plus jamais comme avant. Boiteuse à vie. Pas facile de décrocher un rôle avec ça, et d’autant moins évident avec l’image que je traîne depuis Marvel Story… Au début j’ai fait quelques castings, sans conviction et puis j’ai laissé tomber. Je me suis concentrée sur ma survie. J’étais pratiquement seule au monde. Plus de parents. Un ex-mari et un gosse qui me détestaient. Des voisins hostiles qui m’avaient vu faire la pute dans ce jeu à la con… Il ne me restait plus qu’Augusto, un vieil ami d’enfance de ma mère. J’ai fait le compte de mes économies… trois mille euros à tout casser. C’est là que j’ai regretté d’avoir acheté un nouveau canapé, quand tout allait bien. Il ne faut jamais croire que tout va bien, jamais. Je l’ai revendu sur le Bon Coin avec tout ce qui avait un peu de valeur, une bague et une guitare de flamenco héritées de ma grand-mère, ma veste en cuir, mon percolateur chromé, ma Golf en assez bon état, ma super télé avec écran géant, ma collection de DVD Blue Ray, mon frigo, ma chaîne hi fi, mon Mac. Je savais qu’un jour ou l’autre je ne pourrais plus payer mon loyer et j’ai accepté l’offre d’Augusto. J’ai emménagé à Bagnolet dans la caravane garée au fond du minuscule jardin de son pavillon de banlieue.
Je croyais être tranquille pour un moment. Augusto était charmant. On se rendait des services. Je lui faisais ses courses, je l’aidais à faire son jardin, il me laissait utiliser sa baignoire et il me donnait des légumes… Il ne voulait absolument pas que je lui paye un loyer. C’était cool. Et puis il a senti une douleur dans l’estomac. Deux jours après il était hospitalisé d’urgence. Il est mort en trois semaines. J’ai même pas eu le temps de lui dire adieu. Cancer foudroyant. Le truc de fou !
Quand son fils est venu avec sa femme pour vider la maison, je me suis planquée. J’avais recouvert la caravane d’une vieille bâche et posé des outils de jardin tout autour mais ils savaient que j’étais là. Ils m’ont laissé un mot sur la porte : « Madame, vous avez un mois pour enlever vos affaires et déménager. Tout va être vendu. » Sympa le fils…
Je cherchais donc à me reloger quand je suis tombé sur ma superhéroïne préférée…

J’étais venu refaire mon stock de whisky chez ED et puis je me suis dit que ce serait bien de prendre quelques bricoles à grignoter. Depuis quelque temps, mes repas se résumaient à ça : des cacahuètes, des petites saucisses ou des olives en apéro dînatoires comme ils disent dans les réceptions chics. Bref, je choisissais mes olives marinées au piment quand j’ai entendu :
— Putain je rêve ou c’est Jessica Jones sans son perf ?
C’était Cat Woman, un peu moins vaillante. L’alcool avait gagné du terrain sur le blanc de ses yeux qui virait au rouge mais elle avait encore une sacrée allure.
Alors on a fêté nos retrouvailles bien sûr ! On a embarqué mon whisky et sa Tequila, mes olives et ses cacahuètes plus un paquet de chips, des citrons verts et du rhum et on a foncé chez elle. Elle avait un vrai chez elle et une voiture. La classe. Quand je lui ai raconté ce qui m’arrivait, elle a tout de suite proposé de m’héberger.
— J’ai un bureau dont j’ai rien à foutre. Tu me vois dans un bureau ? Elle a fait son rire rauque que j’aimais bien. On va t’installer là Jess !
Son appart était pas mal du tout, un trois-pièces dont elle avait hérité, Porte de Bagnolet. Elle m’a montré ma chambre et on s’est installées pour l’apéro. On a picolé, on a fumé, on a rigolé comme des malades. Ça me faisait tellement de bien de ne plus être seule ! J’étais en train de rouler un joint, la télé était allumée, on regardait The Voice en se foutant de la gueule des candidats.
— On se moque, j’ai dit, mais on devrait pas, après ce qu’on a fait dans Marvel…
— Tu m’étonnes !
De fil en aiguille on en est venu à parler de Norman.
— Je sais ou il habite… j’ai dit.
— C’est vrai ?!
— Ben ouais… tu te souviens de Bruce, le cadreur ?
— Très bien. Je me le suis tapé.
— Je l’ai croisé sur un casting. J’ai cru qu’il allait se défiler mais il est venu s’excuser. Il m’a dit qu’il regrettait, qu’il aurait dû nous prévenir qu’il y avait des caméras cachées et blablabla… Je l’ai envoyé paître en lui disant que c’était un peu tard pour regretter et que ça allait pas m’aider à retrouver Norman. Et là, il a regardé de tous les côtés et il m’a chuchoté un truc à l’oreille…
— L’adresse du gros ?!
— Ouais !
— Et t’as rien fait pour le choper ?!
— C’est arrivé en même temps que tous mes problèmes. J’attendais de me refaire, de trouver un avocat…
— Tu rigoles ou quoi ?! Un avocat ? Tu crois vraiment que ce pourri se laissera coincer par un avocat ? On va se le faire oui ! C’est quoi l’adresse ?
Je la connaissais par cœur ; j’avais même googlemapé sa rue. Il avait une chouette villa à Sceaux. Il s’emmerdait pas Nono !
Petit à petit l’idée s’est installée… on allait buter Norman. Sur le coup, ça nous paraissait évident. Cat m’a dit « Bouge pas, je vais te montrer un truc », elle a foncé dans son ex-bureau, elle a farfouillé un moment et elle est revenu en me braquant avec un flingue. Morte de rire.
— Confisqué à mon ex. Ça s’appelle un Glock.
J’ai arrêté de rire quand j’ai compris que c’était pas un jouet.
On a continué à boire et à fumer. Elle avait posé le revolver sur la table et j’ai pas pu m’empêcher de le manipuler. C’était lourd et excitant, ça donnait envie de l’essayer.
On s’est préparées, toutes joyeuses. À aucun moment j’ai réalisé que c’était mal, qu’on allait réellement tuer un homme, lui ôter la vie. Sans doute parce que j’étais avec Cat Woman, comme si le jeu continuait, et aussi parce que j’étais complètement torchée.
— Il nous faut des masques et des gants a dit Cat. Faut pas qu’on laisse de traces et je suis sûr que Norman a installé des caméras.
J’ai pensé aux bas qu’on pouvait s’enfiler sur la tête. On a fait ça et ça nous a fait pleurer de rire. Et puis on a dégotté des gants de vaisselle. Des roses pour moi et des jaunes pour Cat.
Dans la bagnole, on a mis la BO de Pulp Fiction à fond. Je sais plus pourquoi mais c’est moi qui conduisais et Cat tenait son flingue à bout de bras en faisant semblant de tirer sur tout ce qui bougeait. Elle se tortillait sur Misirlou en répétant Glock Glock, pas Glock.
On a trouvé facilement la villa de Norman, grâce au GPS. Sans cette voix nasillarde qui guidait deux filles complètement bourrées d’un bout à l’autre de Paris il aurait pu finir sa nuit sur ses deux oreilles… On a escaladé le portail et on est entré en ricanant par la porte-fenêtre du salon qu’il avait laissée entrouverte à cause de la chaleur. Vraiment pas de bol Norman !
C’est moi qui l’ai réveillé. Je me suis gaufrée en me prenant les pieds dans un pouf qui traînait devant sa télé. J’ai explosé de rire. Cat a mis sa main devant ma bouche mais on faisait un raffut terrible. Il est arrivé en pyjama, ce con, il a allumé le lampadaire et il a fait l’erreur d’avancer vers nous. On devait avoir l’air inoffensives tellement on se marrait. Cat planquait son flingue dans le dos. Quand le gros a essayé de m’attraper elle lui a mis une balle entre les deux yeux.
Le résultat nous a dessoûlées d’un coup. On avait du sang et des bouts de Norman plein les vêtements. J’ai vomi avec mon bas sur la tête. Ça nous a pas fait rire cette fois. Et puis on a entendu une voix d’homme qui criait « Les mains en l’air ! » J’ai arraché mon bas pour pas étouffer et j’ai revomi. La villa de Norman était surveillée à distance par une agence de sécurité. L’alarme a fonctionné mais lorsqu’un des gardes a regardé les moniteurs et nous a vues en train d’escalader son portail, c’était trop tard. Le temps qu’ils arrivent, le gros était rétamé.
Les vigiles nous ont menottées et ils ont appelé les flics. Ils nous ont fait attendre dehors tellement on puait. Avant de partir au poste, j’ai aperçu une jolie fille en peignoir qui m’a fait un clin d’œil. C’était sa femme, une Ukrainienne que ce brave Norman avait gagnée au poker. On a appris plus tard qu’elle était restée cachée sous le lit quand elle a entendu le coup de feu.

Cinq et quinze ans de prison, c’est ce qu’on a pris. Il paraît qu’on s’en est bien tirées. On avait rassemblé toutes nos économies pour se payer un bon avocat qui nous a conseillé de plaider le coup de folie. Ça se défendait, surtout quand le jury a vu la vidéo de sécurité prise chez Norman. On y voyait deux dingues en train de tituber avec des bas sur le visage et en pleine crise de rires. Notre avocat a bien mis l’accent sur le fait que monsieur Norman Bavay – même son nom était ridicule — avait ruiné nos carrières. J’ai beaucoup aimé son speech à ce moment-là. Il a énuméré les préjudices et terminé en beauté en décrivant les films pornos tournés à notre insu et diffusés sur le web.
Le témoignage d’Alyosha, la veuve de Norman, a aussi joué en notre faveur. Elle a raconté la maltraitance, les putes qu’il ramenait à la maison, les partouzes auxquelles elle était forcée de participer… C’est tout juste si elle ne nous a pas remerciées de l’avoir débarrassée de ce connard.

Je tire mes cinq ans au Centre pénitentiaire de Rennes. J’apprends l’anglais, je fais un peu de sport et je bosse tous les jours dans un atelier de couture. Je gagne une misère mais ça m’occupe. Et puis, quand j’ai deux minutes j’écris un scénario dans ma tête. C’est mon secret pour tenir. Si Cat était là, je lui en parlerais mais je ne sais même pas où elle a été écrouée. Dès que je serai libérée je partirai à sa recherche.
Fred a été correct, comme toujours, il m’a pas laissée tomber après ma condamnation. Il a demandé un droit de visite et il vient me voir tous les mois. Je sais qu’il fait ça pour Nils, même s’il m’a fait comprendre qu’il faudrait du temps pour que le gosse me pardonne, qu’il fallait patienter… C’est ce que je fais. Je passe ma vie à patienter, à penser à mon Nils et à ses solos de guitare foireux.

Dehors, la lune a disparu. Il n’est que quatre heures mais je sais que je n’arriverai plus à me rendormir. Je balance Rebel Rebel, je monte le son. Dans ses habits de lumière Bowie sautille autour du lit. Il entame un strip-tease de folie et vient se frotter contre moi… Hot tramp, I love you so !

Marie-Hélène Branciard
 

Podium 2018
1 – In Memory I am de Fabien Pesty
2 – Le chemin de croix de James Osmont
3 – Chez eux de  Jérémy Fel

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Here come the sun, une nouvelle pour sortir de l’hiver.

Menacée par un beau-père vicieux, Priscilla prend ses jambes à son cou et se réfugie sur Mars, la ville où elle a laissé son enfance et Nadia, sa grande sœur…

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Allons, Priscilla fait un effort ! me répétait ma mère avec sa voix flinguée à la scie sauteuse. Il est pas si méchant mon Léon.
Non penses-tu ! Pas méchant du tout… juste obsédé par l’idée de me coincer dans un coin pour me tripoter. Il en avait la bave aux lèvres ce salopard. J’avais pourtant rien d’une meuf à faire fantasmer les vieux. Entre mon 75A, mes jambes d’araignée et mes cheveux courts… À moins que… à moins que le gros baveux en pince pour les petits garçons ? Merde ! J’avais jamais pensé à ça !
— Essaye d’être plus gentille avec ton beau père, elle me disait aussi.
C’est ça oui… Je discutais même plus. Ni pour ça, ni pour ce prénom stupide qu’elle était la seule à utiliser. Je m’étais fait une raison et j’essayais de me protéger. Je m’étais fixé le mois de juillet, pour finir l’année scolaire avant de me trouver un endroit plus sûr. Mais j’avais pas prévu les attaque du gros. J’ai donc changé de plan à toute berzingue. Là où j’ai déconné, c’est en m’y prenant au dernier moment.
J’avais fait mon sac à l’arrache en apprenant que Léon allait rester à l’appart pour me garder, vu que ma mère partait en déplacement. Me garder ! Comme si j’avais besoin d’une nounou à quinze ans. Et surtout d’une nounou pareille ! Du coup, j’avais juste pris mon sac de classe et remplacé mes affaires par des fringues et mon journal. J’avais même pas pu récupérer mon téléphone, oublié au collège, ni mon livret de Caisse d’épargne sur lequel ma grand-mère – la gentille : la morte – m’avait déposé cinq cents euros, ni mon chouette ordi que ma mère m‘avait emprunté la veille pour voir un film, ni ma guitare chérie, ni mon T-shirt Kill Bill qui était au sale, ni… Enfin, j’ai quand même eu du pot, j’ai pu voyager gratos et sans me faire repérer grâce à une de ces bonnes vieilles grèves SNCF. Y avait un bordel pas possible à Part-Dieu et j’ai attendu qu’un train surpeuplé parte enfin vers le Sud pour m’y embarquer. Adios Lyon, adios les craignos et bon débarras !

Une fois sur place, rien ne s’est passé comme prévu… À peine débarquée, j’ai foncé au Desperados, le bar que fréquentait Nadia à l’époque, juste à côté du collège. Manque de pot, tout avait changé : le patron, les clients et même le nom. Non, n’essayez même pas de deviner… Le Rados, comme on disait avec Nadia, était devenu Le bar des amis… Sans dec’, j’ai failli leur dire, vous avez pas trouvé plus con comme nom ? Bon ben c’était plié, je risquais pas de retrouver Nadia au Bar des amis ! C’est là que j’ai commencé à flipper sérieux. Il me restait cinquante euros… J’allais pas aller loin avec ça.
J’ai rôdé autour du collège Marcel Pagnol, c’était la récré… J’ai aperçu un type à travers le grillage : Romain Despentes, le fi-fils à sa maman. Il était dans ma classe en cinquième… Il avait toujours ses grosses lunettes et son air fayot. C’est pour ça qu’on l’avait surnommé Harry Potter. Je lui ai fait signe et il s’est vite approché en rougissant. Ça m’est aussitôt revenu… il m’aimait bien l’apprenti sorcier… Il me matait toujours en douce et dès que je le surprenais, il passait en mode cerise, comme maintenant… Je lui ai dit que j’étais un peu dans la merde et qu’il fallait que je trouve un endroit pour une ou deux nuits…
— … Ben… je pourrais te planquer au sous-sol de mon immeuble ?
— Ouais ?
— Faut que je pique la clé de la cave. C’est pas terrible, mais…
— Non c’est cool. Ça me va.
— Passe vers huit heures ce soir. Attends-moi en face de l’entrée, vers l’abribus… Je viendrais te chercher.
— Nickel. Merci !

Je savais pas trop par où commencer mes recherches, alors j’ai décidé d’aller au plus près, vers le port. Avec un peu de pot, je tomberais peut-être sur une vieille connaissance…
J’ai pris la mer en pleine poire ! Ça faisait deux ans que je me faisais des shoots virtuels en me baladant sur Mars avec Google Maps, mais là… ça m’a stoppée net ! Tout m’est revenu : la mèche blanche de ma sister, sa caravane pleine de trésors où on se cachait pour fumer des joints et écouter ses vieilles cassettes, les virées dans sa bagnole le long de la côte. On roulait à fond en hurlant les chansons de Nirvana et de Patti Smith… Et puis les mouettes, le ciel… ça parait con, mais il est pas pareil ici. Et la mer… les bateaux qui disparaissaient à l’horizon et qui revenaient, toujours plus gros…
Des fois, on jouait à un truc… on se mettait tout au bord du quai en tournant le dos à la mer. On attendait l’ombre… une ombre énorme, comme si la nuit tombait en plein après-midi. Alors, on se retournait et on prenait un coup au cœur en découvrant un paquebot qui venait de pousser là comme un gratte-ciel. Ça me faisait toujours un peu peur, mais j’adorais cette peur là…
J’ai pas mal traîné avant de rejoindre ma cave. J’ai exploré tous les endroits où on avait l’habitude d’aller. Y avait ce petit bar minable, vers la gare où Nadia achetait son shit. J’ai demandé au patron – une espèce de Skin sans dents avec la tête encore plus cabossée qu’à l’époque – s’il l’avait vu récemment, mais il ne se souvenait même pas d’elle. Il a ricané quand je l’ai décrite : « Une belle nana d’une trentaine d’années, brune avec une mèche blanche, de taille moyenne, qui ressemblait un peu à Karin Viard… » C’est quoi qui était drôle ? Quel con !
Après, je me suis fait le Mac-Do où on atterrissait parfois en fin de soirée, la Fnac où on restait trois plombes pour lire des BD, le Petit Casino où on achetait des bières… mais rien. J’ai même pris le bus pour aller sur le grand parking avant les Calanques, là où elle garait parfois sa caravane… toujours rien. J’aurais jamais dû partir à Lyon. J’aurais dû me casser au lieu de suivre bêtement ma mère dans cette ville pourrie ! Ça m’aurait déjà évité toutes ces galères avec l’autre naze…

Harry a tenu sa promesse, il est arrivé à huit heures pile à l’arrêt de bus, complètement flippé…— Faut que je remonte vite, j’ai dit que j’avais oublié un livre dans la voiture.
Il m’a expliqué en route que c’était mort pour la cave. Il avait pas réussi à piquer la clé sans se faire repérer. Ça avait l’air super cool l’ambiance chez les Dursley !
— Désolé, il a ajouté, mais tu va devoir dormir dans le local à poubelles.
— Tu rigoles, j’ai fait.
— Ben non.
J’ai rien ajouté. De toute façon, j’avais pas le choix : c’était ça où la rue…
— Je vais te montrer où il faut te planquer si jamais quelqu’un entre ici. Il y a un coin au fond où on peut pas te voir.
— Super, j’ai dit.
— Et si tu peux, évite de fumer.
Ça tombait bien, j’avais plus une miette de tabac.

Ben voilà… j’en étais là : future prostituée junky qui commençait sa carrière en pieutant derrière des poubelles.  Merci maman, merci gros baveux, merci la vie !
En farfouillant dans le local, j’ai dégoté un rouleau de sacs noirs et je me suis emballée dedans. Je me sentais très con dans mon pyjama de vampire mais j’avais un peu moins froid. J’aurais aimé avoir au moins mon ordi, entendre sa petite musique quand il se met en route, le sentir chaud et vivant sur mes genoux…
Y avait un seul truc bien dans cette piaule, c’était la prise. J’ai pu recharger mon MP3 et m’écouter les chansons que Nadia m’avait téléchargé avant que je déménage. J’ai misCome as You Are en boucle et j’ai essayé de m’endormir…

J’ai été réveillée par la porte du local qui a claqué quand quelqu’un est venu jeter sa poubelle. Il était six heures du mat’ ! J’ai dégagé fissa.
Ensuite, j’ai galéré pendant trois jours pour essayer de retrouver la trace de Nadia. Tous les soirs, je retournais dormir dans mon local. Harry n’avait même plus besoin de m’aider, il m’avait filé le code de l’immeuble et je me faufilais au sous-sol dès que la voie était libre. Je laissais mon sac planqué dans le recoin pour pas me le trimballer partout et me faire repérer. Entre temps, je m’étais dégoté une couverture et un pull super chaud dans une friperie de la Croix Rouge. Pour sept euros, le mec m’avait même ajouté une grosse lampe torche qui traînait vers le comptoir et qui devait être à lui… J’y voyais un peu mieux dans mon bouibouis. J’ai pu reprendre mon journal et j’ai même essayé d’écrire une chanson pour raconter ma fugue… mais sans ma guitare j’y arrivais pas.
J’ai failli couper ma mèche pour qu’on ne puisse pas me reconnaître trop facilement, au cas où ma mère ait signalé ma disparition… mais je me suis dit que les flics avaient sûrement mieux à faire que de me rechercher.
Pendant ces trois jours, j’ai fait tous les bars, les boites, les parcs… tous les endroits où on traînait avec Nadia. Je commençais vraiment à fatiguer. S’il n’y avait pas eu Léon le Cochon, j’aurai presque renoncé. Elle était pas si mal ma vie à Lyon avant l’arrivée de ce gros dégueulasse… Sophie et Vanda me manquaient. J’avais même pas eu le temps de les appeler… ni elles, ni les trois zigotos du club de littérature. J’avais beau me moquer, les appeler Riri, Fifi et Loulou, je les aimais bien. Et puis j’avais appris plein de truc dans ce club, avec ce prof de français qui nous aidait à écrire des histoires. Des fois je pensais à lui… le coup où il avait lu ma nouvelle sur Marseille à toute la classe…
J’allais attaquer ma quatrième journée à tournicoter sur Mars quand je me suis souvenue d’Henri, l’oncle de Nadia, celui qui tenait un stand de vieux disques aux puces…  Mais comment j’avais pu l’oublier celui-là ?! On se foutait de lui en l’appelant Le roi du vinyle ! C’est là que Nadia refaisait ses stocks de cassettes… Mais quelle con ! C’est lui qu’il fallait que je retrouve !

Quand elle a répondu au téléphone, Nadia a juste dit « Oui ? » mais j’ai immédiatement reconnu sa voix. Elle aussi :
— Lola ! elle a dit, mais t’es revenu ?
Je lui ai tout raconté : le beau-père pervers, le train, les poubelles. Je lui ai dit que je la cherchais partout depuis mon arrivée et que j’avais fini par la retrouver grâce à Henri…. Elle m’a expliqué qu’elle vivait depuis un an avec son nouveau fiancé, un musicien. Toujours à Marseille mais dans un vrai appart, à la Plaine.
— Allez, ramène-toi vite ma Lola !
Ça m’a fait tellement plaisir de la voir comme ça, avec ce Fred qui avait l’air bien plus cool que tous les zonards qu’elle se trouvait avant. Je leur ai raconté ma fugue et comment j’ai atterri dans mon sous-sol trois étoiles…
— Bon ben, tu y retournes pas, a dit Fred. Pas question ! On va te faire une place ici.
J’ai regardé autour de moi. Ils avaient un minuscule F2. Ça voulait dire que j’allais dormir dans leur salon, entre l’ordinateur, le piano numérique, les guitares et les piles de CD et de 33 tours qui montaient jusqu’au plafond.
— C’est gentil… ça me dépannerait bien… mais juste pour une nuit ou deux, j’ai dit. Après je vais trouver une solution.
Nadia a fait son sourire que j’aimais bien. Elle a pas dit : « Et c’est quoi ta solution grosse maline ? » mais je me doutais bien qu’elle le pensait.
Fred a soupiré et puis il a dit :
— Sinon, y a Glou…
— Pourquoi vous rigolez ? j’ai demandé. C’est quoi Glou ?
— C’est la mémé de Fred.
— Pourquoi vous l’appelez Glou ?
— Ben… la première fois que Fred m’a emmenée chez sa grand-mère, elle m’a piqué mes clés de voiture…
— Ouais, elle fait ça souvent, s’est marré Fred.
— Enfin… bref, on a cherché pendant des plombes et puis, finalement, on lui a demandé ce qu’elle en avait fait. Elle a fermé les yeux comme si elle réfléchissait à fond, elle a fait un grand sourire, genre J’ai une illumination et elle a dit… glou.
— Et alors ?
— Eh ben, on s’est pris un fou rire de la mort et depuis… on l’appelle comme ça.
— Elle est malade… euh… genre Alzheimer ?
— Elle est surtout très vieille, a dit Fred. Elle perd un peu la boule. La journée ça va, y a du monde pour s’occuper d’elle, mais la nuit elle est toute seule dans sa maison. Donc… si ça te dit ?
— Euh… je pense pas que ça va marcher… j’ai dit. En général ils m’aiment pas, les vieux…
— Pas Glou… Elle est peace and love ma mémé.
— Ah ouais… je sais pas… En fait, ça me fait un peu flipper…
— Tu sais quoi ? a proposé Fred. Demain je vais lui faire ses courses. Si tu veux, je t’emmène, je te présente, tu visites, tu vois si ça te branche, tout ça… et après tu décides. Si ça te fait toujours flipper, pas de lézard, on laisse tomber.
— Ok.

Ben voilà, l’histoire se termine… dans un quartier pénard de Marseille, chez une petite vieille à la mémoire de poisson rouge qui éclate de rire et me dit bonjour chaque fois qu’elle me croise. Il paraît que c’est ma mèche qui la fait marrer…
Quand j’ai débarqué chez elle, elle a tout de suite flashé sur mon perfecto. Je lui ai proposé de l’essayer, pour blaguer, et elle a dit oui avec son sourire de gosse. Quand Fred est revenu des courses, il a retrouvé sa mammy en perf’ en train de me montrer comment on fait la soupe. Il paraît qu’elle cuisinait super bien avant mais elle oublie toutes les recettes, sauf celle-là. Du coup, elle peut en faire deux ou trois par jour. L’aide à domicile récupère les légumes épluchés et les colle au congèl au fur et à mesure…

Je suis retourné à Lyon avec Nadia, juste pour récupérer ma guitare et mon ordi. Ma mère n’a pas fait d’histoires quand je lui ai dis que je m’installais sur Mars. Je crois qu’elle a enfin pigé de quoi son Léon était capable. On est resté en bons termes. Elle m’envoie même du fric, de temps à autre…
La vieille bagnole de Nadia a repris du service. Tous les week-ends on file le long de la côte en buvant des bières et en braillant nos chansons.
Il a été très long cet hiver… long, froid et solitaire. On aurait dit que le soleil avait disparu pour toujours. Mais non… Je sors mon bras par la fenêtre grande ouverte, le son est à fond, la mer bleu nous suit en riant : « Here comes the sun, here comes the sun and I say it’s all right ! It’s all right ! »

Marie-Hélène Branciard • Août 2014 – Nouvelle écrite pour un défi de l’Académie Balzac.

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Je vois leurs yeux étinceler… – Shane Zooey – Le Zaporogue XVIII

Le Zaporogue XVIII – 2018 – Je vois leurs yeux étinceler…
Appel à textes, photos, art, illustrations, photographies pour la revue Le Zaporogue créée par Seb Doubinsky.

JE VOIS LEURS YEUX ÉTINCELER

Solün avait obéi. Elle avait pris sa voiture. Elle était allée se perdre dans la campagne. Elle avait attrapé son sac, son appareil et elle se baladait comme si tout allait bien. Alors qu’elle prenait photo sur photo, elle s’échappait malgré elle vers hier. Les ziiiiiiip et les zooooooom de ses appareils sans doute. Elle aurait pu être ailleurs, au Rwanda ou en Inde, ils auraient fait les mêmes bruits. Ce ronronnement qui lui prouvait qu’elle existait encore même si ses reportages lui manquaient et que sa vie n’avait plus vraiment de sens.
Il faisait bon, le soleil avait gagné. Solün aurait aimé se contenter de ce décor, du ciel, des arbres et des nuages, mais il n’y avait pas moyen… Même la peur lui manquait alors que c’était ça qui l’avait fait renoncer au grand reportage. Cette boule dans le ventre qui devenait trop grosse pour continuer à s’immerger dans ces univers en furie. Les chambres d’hôtel qu’elle n’arrivait plus à quitter parce que dehors, l’horreur, le danger, parfois la mort l’attendaient. Après dix années comme Grand Reporter, pendant lesquelles elle avait couvert de nombreuses guerres, Solün Waters avait rendu les armes et il ne lui restait plus que le son de sa vie passée.
Cachée à l’écart du petit chemin, elle repéra une baraque envahie par les mauvaises herbes. Une touche de peinture bleue subsistait, trace infime sur une porte décapée par le temps. Il y avait donc eu de l’espoir un jour, à cet endroit…

Super-héroïne dotée d’un pouvoir aussi poétique qu’inutile, Solün savait percevoir les battements de cœurs des lieux perdus.
Elle observa la maison vermoulue. Un beau sujet qui pourrait rejoindre son projet d’exposition mis de côté depuis des années avec comme prétexte le Grand Reportage. Celui qui passait devant tout et devant tout le monde… même devant elle.
Elle dégaina, pris quelques photos de loin, comme pour s’échauffer. Modèle docile, la cahute bougea à peine. Solün percevait néanmoins une petite résistance, comme si les anciens habitants lui soufflaient leurs reproches : « C’est avant qu’il aurait fallu la photographier. À quoi bon désormais ? »
Elle n’y pouvait rien, elle avait toujours eu une attirance morbide pour les ruines et les endroits oubliés, les usines, les prisons, les hôpitaux, les châteaux… Les moisissures, la rouille et les herbes folles la touchaient au plus profond d’elle-même.
Elle s’immobilisa en entendant fuir une bestiole parmi les herbes hautes. Peut-être un serpent. Elle était tout prêt désormais et une odeur terreuse, âcre, froide lui parvint qui s’échappait d’une fenêtre aux vitres crasseuses à moitié brisées. Elle distingua à peine un évier, une table bancale et une vague silhouette qui la fit sursauter.
Solün recula. Dans ce carré d’obscurité, une autre ombre venait de surgir, un souvenir tenace, celui d’un épisode étrange vécu alors qu’elle couvrait la guerre de Yougoslavie.
Elle était en reportage à Pale, une petite ville serbe qui surplombait Sarajevo et dont le Vieux-Pont avait été détruit par des obus. Alors qu’elle traversait le village, elle avait aperçu un chat gris et malingre qui s’introduisait par la lucarne d’une maisonnette en ruine. Elle s’était approchée de l’ouverture, c’était la fin de l’après-midi et il faisait déjà sombre : on ne voyait pratiquement rien dans la vieille bicoque. Le chat avait disparu. Elle avait pris deux photos en utilisant son flash, presque machinalement et elle avait continué sa route.
À cette époque, Solün n’était pas encore passé au numérique. Elle envoyait ses pellicules et il fallait attendre plusieurs jours avant de voir le résultat. Ce n’est donc que le surlendemain, de retour à son hôtel qu’elle avait découvert ces clichés pris à Pale et dont elle ne se souvenait même plus. Le chat était bien là, lové sur les genoux d’une petite fille assise devant une cheminée vide. Vêtue d’un pyjama, les cheveux tout ébouriffés, ses yeux noirs étincelants se perdaient dans les flammes d’une flambée fantôme.
Le lendemain, Solün était retourné explorer la maison abandonnée. Elle n’avait bien entendu rien trouvé, à part quelques pièces glaciales et une cheminée dans laquelle s’empilaient de vieilles briques. Elle avait pourtant l’impression que la petite était là.
Ce n’était pas la première fois qu’elle éprouvait cela. Super-héroïne dotée d’un pouvoir aussi poétique qu’inutile, Solün savait percevoir les battements de cœurs des lieux perdus. Ils continuaient à vivre en elle. Elle pouvait se représenter ce qui se passait à l’intérieur, la vie qui persistait malgré tout, les morts qui prenaient la place vide.

Shane Zooey
La Revue Zaporogue – Mai 2017

Le Zaporogue XVIII, avec/with: Jerry Wilson, Benoit Jeantet, Francesca Pavia, Tom Buron, James Goddard, Christophe Gerbaud, Agathe Elieva,Laurent Maindon, Iris Terdjiman, Carole Cohen-Wolf, Didier Dabreteau,Shane Zooey, Celina Ozymandias, Alain Marc, Anne Paulet, Mathias Moreau, Márcia Marques Rambourg, Fabrice Magniez, Olga Theuriet,Amit Ranjan, Charles Marko, Sofiul Azam, Christo Datso, Al Lwo, Tikulli Dogra, Yan Kouton.

Découvrir tous les textes en téléchargeant gratuitement Le Zaporogue XVIII.
Version papier... 246 Pages, 6,72 €

 

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En désintox sur Zombieland

Le ventilo échappé de Brazil avait failli me décapiter en tombant du plafond. Rien à dire, je nageais en pleine authenticité. Z’avaient pas lésiné sur le décor. Dehors, un volet claquait sans discontinuer et des immeubles déglingués s’alignaient à perte de vue. Le vent se glissait partout et jouait négligemment avec un drapeau en lambeau. C’était lui le boss désormais. Même les oiseaux avaient changé d’État… Un soleil assassin attendait le chaland en faisant cramer de vieilles carcasses de bagnoles.
Je contemplais ma valise grande ouverte sur un immense lit. Un groom aux allures de vigile venait de la fouiller après m’avoir confisqué mon smartphone. De toute façon, y avait pas de réseau. Mais c’était pas la peine de discuter : j’avais signé pour le meilleur et pour le pire.
Sur un petit meuble sixties qui avait dû arborer des couleurs pimpantes,  un tourne-disque attendait prêt de sa pile de vinyles : Lou Reed, Bowie, Dylan, Leonard Cohen, Janis Joplin, The Rolling Stones… que du lourd ! J’allais me régaler. Il fallait juste attendre que la panne d’électricité soit réparée…
Bon, autant s’y mettre. C’est surtout pour ça que j’étais là. Me désintoxiquer et écrire… J’avais tout de suite repéré le bureau, un gros meuble calé face à un mur beige à peine fendillé. Peu de chance d’échapper à mon imagination. Et posée là, comme une reine, une énorme Underwood ! C’est exactement ce qui était indiqué dans la brochure : « Une machine à écrire entièrement mécanique sera mise à la disposition des curistes.» À côté de la bête, un mode d’emploi expliquait son maniement : « Lorsqu’on arrive à l’extrémité de la feuille, ou lorsqu’on veut aller à la ligne, on actionne le levier de retour de chariot, situé au bout de celui-ci, ce qui permet de réarmer le ressort en ramenant le chariot en début de ligne et d’actionner un mécanisme qui fait tourner le cylindre d’un cran pour aller à la ligne suivante. » *
Je m’installais pour la tester. J’attrapais une feuille blanche, l’enroulais et commençais à tapoter maladroitement les « lettres gravées sur leur petit bloc de métal ». J’avais deux mois pour m’habituer au clavier américain. C’est en me relisant que j’ai remarqué qu’il manquait le R. J’en parlerai au groom… ou pas. Après tout, ça pouvait être un truc encore plus motivant. Peut-être l’occasion de faire un remake de La disparition
En tout cas, il n’y avait aucune possibilité de liker avec cette bestiole. Et c’était ça l’essentiel.  Pas possible non plus de partager la moindre photo ou d’aller vérifier des trucs sur Google… J’étais à nouveau seule sur ma planète, sans R mais avec toutes les autres lettres pour essayer d’inventer la vie.

Marie-Hélène Branciard – 31 juillet 2017.

* Wikipédia – Article « Machine à écrire« .

Photo : City Of Detroit Teeters On Bankruptcy As State Audits Its Finances (Photo by J.D. Pooley/Getty Images).

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Le Père Noël est paffé… Nouvelle noire de Marie-Hélène Branciard

 

MAIS QUI EST CETTE PETITE FILLE MUETTE ?
Lyon, un 24 décembre. Alors qu’elle fait le plein de Téquila en prévision du réveillon, Doll se retrouve sans rien comprendre avec une gosse de trois ans sur les bras !
Entre sa voisine drag-queen qui lui offre un show Sylvie Vartan, Alice, son ex, qui revient comme un cadeau l’espace d’une nuit de Noël et les embrouilles de Sonia la kidnappeuse… on retient son souffle jusqu’au bout de cette étrange histoire.

 

Avec Le Père Noël est paffé, Marie-Hélène Branciard nous offre une nouvelle originale, drôle et touchante dans la lignée de son polar #Jenaipasportéplainte.

EXTRAIT

« Je me suis attrapée par le colback et jetée à la rue :
— Allez hop, dégage, tire-toi !
Éjectée de mon propre appart’ ! J’avais pas le choix. C’était ça ou je devenais dingue, enfermée entre la télé et les bouquins que j’arrivais plus à lire depuis son départ. Il fallait que je trouve un autre endroit, un endroit où je pourrais l’oublier, elle, mais pas que… Y avait aussi le loyer à payer, les contrôles Polemploi, le gang de cafards qui squattait ma cuisine, l’espèce de verrue qui poussait sur ma joue, l’ordi qui venait de rendre l’âme.
— Et arrête de te plaindre ! j’ai ajouté, furax.
J’ai vu dans le regard d’une mamie que je pouvais faire peur. Non mais !
Ben ouais, Alice m’avait quittée. Ça faisait déjà un mois mais j’avais encore du mal à y croire. Elle m’avait prévenue pourtant, dès le départ… que ça durerait pas, que j’étais trop gentille, qu’elle préférait les brutes. Et moi qui croyais qu’elle blaguait ! Ben non. Putain, j’étais trop en manque d’elle, de sa peau, de sa bouche qui s’attardait sur la mienne, du sourire canaille qui me laissait sur place. Même son sèche-cheveux à six heure du mat’ qui m’empêchait de me rendormir me manquait. Plus les jours passaient et plus je me demandais comment j’allais faire pour me débarrasser du plugin gluant et plein de pattes qui vivait sous mon lit et me réveillait la nuit en grignotant ma cervelle.
J’ai slalomé entre les poubelles et j’ai failli m’étaler sur un vieux PC abandonné. Un clavier tout dépenaillé, un écran fêlé, une souris morte, des touches éparpillées… Y avait pas toutes ses lettres alors j’ai ramassé le A.

On était à la veille de Noël et la rue s’était vêtue de son pire fond d’écran, blanc sale avec des traces de pneus qui salissaient tout sur leur passage. J’ai regardé mes boots qui se noyaient dans cette bouillie et j’ai tracé vers le cyber café de la rue de Marseille en essayant d’éviter les tas de neige. Fallait absolument que je me connecte pour vérifier si la boite de prod m’avait versé mon cachet. Ça faisait un mois que j’attendais trois cent trente euros pour deux jours de figuration dans une gentille daube avec Gérard Poulain. J’avais fait la foule. Bon, d’accord, j’étais pas toute seule mais j’avais pas mal assuré. Pas si évident que ça de jouer la foule. Enfin, le truc cool, c’était surtout que j’avais pu approcher Emma, l’assistante du réalisateur et lui glisser mon scénario. Celui que je réécrivais depuis au moins trois ans sans parvenir à intéresser qui que ce soit. Mais là, je sentais que c’était bon. Emma m’avait promis de le lire. Y avait plus qu’à attendre. L’une de mes principales activités… »

Le Père Noël est paffé… – Marie-Hélène Branciard – Version numérique – 0,99 € – Mars 2017 – Éditions du Poutan.

Télécharger cette nouvelle :

Sur le site de l’éditeur (Formats ePub + Mobipocket + PDF)
Sur La Fnac.com (Format ePub)
Sur Amazon (Format Kindle)
Sur Immateriel.fr (Formats ePub + Mobipocket + PDF) 

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Concours d’écriture Envie d’écrire – Marguerite Duras

Concours d’écriture Envie d’écrire – Novembre 2014 – « Vendredi ou les larmes du Pacifique ». Nouvelle en hommage à Marguerite Duras.

typewriter_marguerite_durasVendredi ou les larmes du Pacifique

Dès le coucher du soleil j’arrêtais d’écrire. Lasse des stylos bille dénichés par sacs dans une armoire métallique. Plus d’électricité, plus d’ordinateur. Après avoir fouillé l’école, la maison, j’ai pensé à la cave. Sous l’ampoule inutile mon ombre finit par trouver ce que je cherchais. Je la pris et la tendis hors du cachot. À la lumière, la chose apparut, d’abord trop noire, sale, cabossée, puis, tout à coup, indubitable. The « Typewriter ».
Je l’observais, critique. Un escalier fait de petites marches glissantes, mal étiquetées, noires, blanches, etc., de la couleur exacte de mon histoire. La tenant à bout de bras je me dirigeais vers la cuisine et la posais sur la table. J’écartais les papiers souillés de pattes de mouches, me remplis un verre, enroulais une feuille blanche et m’installais déterminée à écrire la vérité. Rien que la vérité. À pousser dans un coin du salon, derrière l’argenterie, les artifices ordinaires d’un espoir stupide. À me faire la peau. À ne plus « écrire autour des choses sans aller jusqu’à elles ».
Dès le lever du soleil je commençais à écrire.
Je m’installais à la table de la cuisine, près de la fenêtre, des bouteilles de whisky et des cartouches de cigarettes. Je décidais de ne pas me soucier des ratures. Toujours, me disais-je, je cherchais à perfectionner mon histoire. Rien ne se faisait d’un seul coup.
La nuit je marchais sous le préau et dans la cour.
La lune, elle ne réveillait plus les oiseaux, morts depuis longtemps… Je tournais en rond, de ces ronds apaisants qu’enchaînaient avant moi les instituteurs de cette école morte. Moins morte cependant que le reste de la ville puisque la catastrophe avait eu lieu pendant les vacances d’été.
Je ne sortais plus jamais dans la cité irradiée. J’avais fait une vingtaine d’allers-retours avec le vélo et sa remorque pour récupérer le whisky, les cigarettes, le café, la nourriture et le papier.
Inéluctablement, je m’attachais à la machine, seule chose un peu vivante sur mon île. Je lui donnais un nom : « Vendredi ». Je me sentais si seule, si loin, tellement seule et prisonnière du silence que je me mis à lui parler.
La treizième nuit, j’eus une peur terrible. Du silence sans fond, ma sauvage m’appelait. Des crépitements irréguliers arrivaient de la cuisine. Des survivants ? Cela devait bien arriver. Pourquoi serais-je la seule ?
Je me glissais dans l’obscurité de la maison et la fouillais à tâtons. Rien. La machine muette et le silence à nouveau, profond comme la tombe.
C’est le matin que j’eus plus peur encore, en découvrant le message tapé dans la nuit sur la feuille que j’avais laissée en plan la veille :
« Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. » Marguerite D.
Quelqu’un avait entendu mes élucubrations et de moi se moquait.
Je fouillais l’école, les dépendances, le garage… sans cependant trouver le courage d’aller plus loin. La puanteur des cadavres venant de la ville était telle qu’aucun être humain n’aurait pu y résister.
Plusieurs nuits passèrent.
Je reprenais mes habitudes, je lui parlais à ma sauvageonne, celle que j’appelais désormais Marguerite.
La vingt-cinquième nuit, un autre crépitement me réveilla en sursaut. Je me faufilais jusqu’à la porte de la cuisine, risquais un œil : Marguerite écrivait, seule. Je distinguais les barres de caractères qui s’agitaient dans le noir. Ce fut plus long cette fois. Je dus attendre la lumière de l’aube pour déchiffrer son texte :
« Ici, Marguerite a vécu. En moi elle revient. Elle me parle du Chinois, de l’enfant, du “vent qui se débat”, des terres salées par les larmes. Elle parle de cette maison au milieu d’une cour d’école où tout avait bien commencé… “On aurait dit une fête”… mais la tragédie veillait. Un amour effrayant. Effrayé. Une “valse désespérée”. Des larmes encore et des cris emportés par le Pacifique vers un autre continent… »

Marie-Hélène Branciard
1er septembre 2014. Lauréate du concours de nouvelles Enviedecrire.

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Vies blanches – Le Zaporogue XVI

Le Zaporogue XVI – 2015 – Vies blanches – Le jour & La nuit.
Appel à textes, photos, art, illustrations, photographies pour la revue Le Zaporogue créée par Seb Doubinsky.

LE  JOUR

« Bâtardes … Hermaphrodites… Dégénérées… »

Elle arrache son casque, lâche la manette et se fige. Les mots se sont enfin posés… Sur son Home cinéma, Arya Stark traverse péniblement un territoire dévasté. Accrochée à son épée, La Belette attend comme un bête avatar en panne qu’elle veuille bien l’aider. Elle s’en détourne pourtant. Posé sur son lit, un petit ordi somnole en ronronnant. Elle le réveille sans scrupule en posant ses deux mains sur le clavier encore chaud…

« Casquées de bruits et de fureur / Elles traversent le temps / Le soleil est en deuil / Il neige sur les écrans fêlés / De leurs vies blanches… »

Elle ferme les yeux, s’étire, secoue la tête et lance un SOS à la nuit qui colle aux immenses baies vitrées…

« Bâtardes…
Hermaphrodites…
Dégénérées…
Perchées sur leurs clouds
Casquées de bruits et de fureur
Dans leurs armures 3D
Elles ont tout oublié…
La clé des mots clés
Le tag des hashtags… »

Lire la suite en téléchargeant gratuitement Le Zaporogue XVI.