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En désintox sur Zombieland

Le ventilo échappé de Brazil avait failli me décapiter en tombant du plafond. Rien à dire, je nageais en pleine authenticité. Z’avaient pas lésiné sur le décor. Dehors, un volet claquait sans discontinuer et des immeubles déglingués s’alignaient à perte de vue. Le vent se glissait partout et jouait négligemment avec un drapeau en lambeau. C’était lui le boss désormais. Même les oiseaux avaient changé d’État… Un soleil assassin attendait le chaland en faisant cramer de vieilles carcasses de bagnoles.
Je contemplais ma valise grande ouverte sur un immense lit. Un groom aux allures de vigile venait de la fouiller après m’avoir confisqué mon smartphone. De toute façon, y avait pas de réseau. Mais c’était pas la peine de discuter : j’avais signé pour le meilleur et pour le pire.
Sur un petit meuble sixties qui avait dû arborer des couleurs pimpantes,  un tourne-disque attendait prêt de sa pile de vinyles : Lou Reed, Bowie, Dylan, Leonard Cohen, Janis Joplin, The Rolling Stones… que du lourd ! J’allais me régaler. Il fallait juste attendre que la panne d’électricité soit réparée…
Bon, autant s’y mettre. C’est surtout pour ça que j’étais là. Me désintoxiquer et écrire… J’avais tout de suite repéré le bureau, un gros meuble calé face à un mur beige à peine fendillé. Peu de chance d’échapper à mon imagination. Et posée là, comme une reine, une énorme Underwood ! C’est exactement ce qui était indiqué dans la brochure : « Une machine à écrire entièrement mécanique sera mise à la disposition des curistes.» À côté de la bête, un mode d’emploi expliquait son maniement : « Lorsqu’on arrive à l’extrémité de la feuille, ou lorsqu’on veut aller à la ligne, on actionne le levier de retour de chariot, situé au bout de celui-ci, ce qui permet de réarmer le ressort en ramenant le chariot en début de ligne et d’actionner un mécanisme qui fait tourner le cylindre d’un cran pour aller à la ligne suivante. » *
Je m’installais pour la tester. J’attrapais une feuille blanche, l’enroulais et commençais à tapoter maladroitement les « lettres gravées sur leur petit bloc de métal ». J’avais deux mois pour m’habituer au clavier américain. C’est en me relisant que j’ai remarqué qu’il manquait le R. J’en parlerai au groom… ou pas. Après tout, ça pouvait être un truc encore plus motivant. Peut-être l’occasion de faire un remake de La disparition
En tout cas, il n’y avait aucune possibilité de liker avec cette bestiole. Et c’était ça l’essentiel.  Pas possible non plus de partager la moindre photo ou d’aller vérifier des trucs sur Google… J’étais à nouveau seule sur ma planète, sans R mais avec toutes les autres lettres pour essayer d’inventer la vie.

Marie-Hélène Branciard – 31 juillet 2017.

* Wikipédia – Article « Machine à écrire« .

Photo : City Of Detroit Teeters On Bankruptcy As State Audits Its Finances (Photo by J.D. Pooley/Getty Images).

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Le Père Noël est paffé… Nouvelle noire de Marie-Hélène Branciard

 

MAIS QUI EST CETTE PETITE FILLE MUETTE ?
Lyon, un 24 décembre. Alors qu’elle fait le plein de Téquila en prévision du réveillon, Doll se retrouve sans rien comprendre avec une gosse de trois ans sur les bras !
Entre sa voisine drag-queen qui lui offre un show Sylvie Vartan, Alice, son ex, qui revient comme un cadeau l’espace d’une nuit de Noël et les embrouilles de Sonia la kidnappeuse… on retient son souffle jusqu’au bout de cette étrange histoire.

 

Avec Le Père Noël est paffé, Marie-Hélène Branciard nous offre une nouvelle originale, drôle et touchante dans la lignée de son polar #Jenaipasportéplainte.

EXTRAIT

« Je me suis attrapée par le colback et jetée à la rue :
— Allez hop, dégage, tire-toi !
Éjectée de mon propre appart’ ! J’avais pas le choix. C’était ça ou je devenais dingue, enfermée entre la télé et les bouquins que j’arrivais plus à lire depuis son départ. Il fallait que je trouve un autre endroit, un endroit où je pourrais l’oublier, elle, mais pas que… Y avait aussi le loyer à payer, les contrôles Polemploi, le gang de cafards qui squattait ma cuisine, l’espèce de verrue qui poussait sur ma joue, l’ordi qui venait de rendre l’âme.
— Et arrête de te plaindre ! j’ai ajouté, furax.
J’ai vu dans le regard d’une mamie que je pouvais faire peur. Non mais !
Ben ouais, Alice m’avait quittée. Ça faisait déjà un mois mais j’avais encore du mal à y croire. Elle m’avait prévenue pourtant, dès le départ… que ça durerait pas, que j’étais trop gentille, qu’elle préférait les brutes. Et moi qui croyais qu’elle blaguait ! Ben non. Putain, j’étais trop en manque d’elle, de sa peau, de sa bouche qui s’attardait sur la mienne, du sourire canaille qui me laissait sur place. Même son sèche-cheveux à six heure du mat’ qui m’empêchait de me rendormir me manquait. Plus les jours passaient et plus je me demandais comment j’allais faire pour me débarrasser du plugin gluant et plein de pattes qui vivait sous mon lit et me réveillait la nuit en grignotant ma cervelle.
J’ai slalomé entre les poubelles et j’ai failli m’étaler sur un vieux PC abandonné. Un clavier tout dépenaillé, un écran fêlé, une souris morte, des touches éparpillées… Y avait pas toutes ses lettres alors j’ai ramassé le A.

On était à la veille de Noël et la rue s’était vêtue de son pire fond d’écran, blanc sale avec des traces de pneus qui salissaient tout sur leur passage. J’ai regardé mes boots qui se noyaient dans cette bouillie et j’ai tracé vers le cyber café de la rue de Marseille en essayant d’éviter les tas de neige. Fallait absolument que je me connecte pour vérifier si la boite de prod m’avait versé mon cachet. Ça faisait un mois que j’attendais trois cent trente euros pour deux jours de figuration dans une gentille daube avec Gérard Poulain. J’avais fait la foule. Bon, d’accord, j’étais pas toute seule mais j’avais pas mal assuré. Pas si évident que ça de jouer la foule. Enfin, le truc cool, c’était surtout que j’avais pu approcher Emma, l’assistante du réalisateur et lui glisser mon scénario. Celui que je réécrivais depuis au moins trois ans sans parvenir à intéresser qui que ce soit. Mais là, je sentais que c’était bon. Emma m’avait promis de le lire. Y avait plus qu’à attendre. L’une de mes principales activités… »

Le Père Noël est paffé… – Marie-Hélène Branciard – Version numérique – 0,99 € – Mars 2017 – Éditions du Poutan.

Télécharger cette nouvelle :

Sur le site de l’éditeur (Formats ePub + Mobipocket + PDF)
Sur La Fnac.com (Format ePub)
Sur Amazon (Format Kindle)
Sur Immateriel.fr (Formats ePub + Mobipocket + PDF) 

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Concours d’écriture Envie d’écrire – Marguerite Duras

Concours d’écriture Envie d’écrire – Novembre 2014 – « Vendredi ou les larmes du Pacifique ». Nouvelle en hommage à Marguerite Duras.

typewriter_marguerite_durasVendredi ou les larmes du Pacifique

Dès le coucher du soleil j’arrêtais d’écrire. Lasse des stylos bille dénichés par sacs dans une armoire métallique. Plus d’électricité, plus d’ordinateur. Après avoir fouillé l’école, la maison, j’ai pensé à la cave. Sous l’ampoule inutile mon ombre finit par trouver ce que je cherchais. Je la pris et la tendis hors du cachot. À la lumière, la chose apparut, d’abord trop noire, sale, cabossée, puis, tout à coup, indubitable. The « Typewriter ».
Je l’observais, critique. Un escalier fait de petites marches glissantes, mal étiquetées, noires, blanches, etc., de la couleur exacte de mon histoire. La tenant à bout de bras je me dirigeais vers la cuisine et la posais sur la table. J’écartais les papiers souillés de pattes de mouches, me remplis un verre, enroulais une feuille blanche et m’installais déterminée à écrire la vérité. Rien que la vérité. À pousser dans un coin du salon, derrière l’argenterie, les artifices ordinaires d’un espoir stupide. À me faire la peau. À ne plus « écrire autour des choses sans aller jusqu’à elles ».
Dès le lever du soleil je commençais à écrire.
Je m’installais à la table de la cuisine, près de la fenêtre, des bouteilles de whisky et des cartouches de cigarettes. Je décidais de ne pas me soucier des ratures. Toujours, me disais-je, je cherchais à perfectionner mon histoire. Rien ne se faisait d’un seul coup.
La nuit je marchais sous le préau et dans la cour.
La lune, elle ne réveillait plus les oiseaux, morts depuis longtemps… Je tournais en rond, de ces ronds apaisants qu’enchaînaient avant moi les instituteurs de cette école morte. Moins morte cependant que le reste de la ville puisque la catastrophe avait eu lieu pendant les vacances d’été.
Je ne sortais plus jamais dans la cité irradiée. J’avais fait une vingtaine d’allers-retours avec le vélo et sa remorque pour récupérer le whisky, les cigarettes, le café, la nourriture et le papier.
Inéluctablement, je m’attachais à la machine, seule chose un peu vivante sur mon île. Je lui donnais un nom : « Vendredi ». Je me sentais si seule, si loin, tellement seule et prisonnière du silence que je me mis à lui parler.
La treizième nuit, j’eus une peur terrible. Du silence sans fond, ma sauvage m’appelait. Des crépitements irréguliers arrivaient de la cuisine. Des survivants ? Cela devait bien arriver. Pourquoi serais-je la seule ?
Je me glissais dans l’obscurité de la maison et la fouillais à tâtons. Rien. La machine muette et le silence à nouveau, profond comme la tombe.
C’est le matin que j’eus plus peur encore, en découvrant le message tapé dans la nuit sur la feuille que j’avais laissée en plan la veille :
« Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. » Marguerite D.
Quelqu’un avait entendu mes élucubrations et de moi se moquait.
Je fouillais l’école, les dépendances, le garage… sans cependant trouver le courage d’aller plus loin. La puanteur des cadavres venant de la ville était telle qu’aucun être humain n’aurait pu y résister.
Plusieurs nuits passèrent.
Je reprenais mes habitudes, je lui parlais à ma sauvageonne, celle que j’appelais désormais Marguerite.
La vingt-cinquième nuit, un autre crépitement me réveilla en sursaut. Je me faufilais jusqu’à la porte de la cuisine, risquais un œil : Marguerite écrivait, seule. Je distinguais les barres de caractères qui s’agitaient dans le noir. Ce fut plus long cette fois. Je dus attendre la lumière de l’aube pour déchiffrer son texte :
« Ici, Marguerite a vécu. En moi elle revient. Elle me parle du Chinois, de l’enfant, du “vent qui se débat”, des terres salées par les larmes. Elle parle de cette maison au milieu d’une cour d’école où tout avait bien commencé… “On aurait dit une fête”… mais la tragédie veillait. Un amour effrayant. Effrayé. Une “valse désespérée”. Des larmes encore et des cris emportés par le Pacifique vers un autre continent… »

Marie-Hélène Branciard

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Vies blanches – Le Zaporogue XVI

Le Zaporogue XVI – 2015 – Vies blanches – Le jour & La nuit.
Appel à textes, photos, art, illustrations, photographies pour la revue Le Zaporogue créée par Seb Doubinsky.

LE  JOUR

« Bâtardes … Hermaphrodites… Dégénérées… »

Elle arrache son casque, lâche la manette et se fige. Les mots se sont enfin posés… Sur son Home cinéma, Arya Stark traverse péniblement un territoire dévasté. Accrochée à son épée, La Belette attend comme un bête avatar en panne qu’elle veuille bien l’aider. Elle s’en détourne pourtant. Posé sur son lit, un petit ordi somnole en ronronnant. Elle le réveille sans scrupule en posant ses deux mains sur le clavier encore chaud…

« Casquées de bruits et de fureur / Elles traversent le temps / Le soleil est en deuil / Il neige sur les écrans fêlés / De leurs vies blanches… »

Elle ferme les yeux, s’étire, secoue la tête et lance un SOS à la nuit qui colle aux immenses baies vitrées…

« Bâtardes…
Hermaphrodites…
Dégénérées…
Perchées sur leurs clouds
Casquées de bruits et de fureur
Dans leurs armures 3D
Elles ont tout oublié…
La clé des mots clés
Le tag des hashtags… »

Lire la suite en téléchargeant gratuitement Le Zaporogue XVI.